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World Water Forum II
L'eau : besoin fondamental ou droit de l'homme ?

Mots clés : Commission Mondiale de l'Eau, Eau besoin fondamental, droit à l'eau, Forum mondial de l'eau, La Haye, Gestion Intégrée des Ressources en Eau, Integrated Resources Management
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Dossier de
Martine LE BEC et Nicole MARI
  
February 2000
Index du dossier
1. Vers la consécration du droit à une eau potable ?
2. 180 millions de dollars par an, sinon...
3. Ouvrir le champ à l'action communautaire, l'interview de Ismail Serageldin
4. La Haye : le Forum de la dernière chance, l'interview de Bill Cosgrove
5. La "conquête" de l'eau par les intérêts privés, l'interview de Riccardo Petrella
6. L'eau, enjeu de premier plan pour l'Afrique

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Le 21ème siècle sera-t-il à même de consacrer le droit à une eau potable pour tous ? 

 

Le constat est clair : la planète bleue court à la catastrophe. Un être humain sur cinq  n'a pas accès une eau saine, un sur deux ne dispose d'aucun réseau d'assainissement, six millions de personnes meurent chaque année de maladies liées à des eaux contaminées. Et les choses vont encore s'aggraver. Dans les vingt prochaines années, on estime que l'utilisation de l'eau dans le monde augmentera de 40 % environ, 17 % d'eau supplémentaires seront nécessaires pour subvenir aux seuls besoins agricoles d'une population mondiale en augmentation rapide (8 milliards d'habitants d'ici 2025).

Le diagnostic est indubitable : si rien n'est fait, la crise sera très grave. En 2025, 40 % des habitants de la planète manqueront d'eau potable. Des solutions ? Celles-ci impliqueront en premier lieu un investissement massif : 180 milliards de dollars par an contre les 70 ou 80 actuellement réalisés, estime la Commission Mondiale de l'Eau, émanation du Conseil Mondial de l'Eau et indépendante de l'ONU.


Le débat sur la privatisation

Or, estime la Commission, "les gouvernements des pays en développement ne peuvent déjà faire face aux besoins d'investissement aujourd'hui, ils pourront encore moins le faire dans le futur (...). La principale alternative est d'attirer l'investissement privé". Dans ce contexte, estime Ismail Serageldin, président de la Commission (et par ailleurs vice-président de la Banque mondiale), "les gouvernements doivent se retirer de leur rôle de fournisseurs de service et transmettre cette responsabilité aux usagers et au secteur privé. Par dessus tout, ils seront responsables de la création d'un environnement dans lequel les incitations aux investisseurs et aux innovateurs seront assurées et dans lequel les intérêts du public seront sécurisés". Même si les interlocuteurs ont largement insisté sur la transparence et la participation requise des usagers et des communautés locales, la vision n'a pas manqué d'échauffer un certain nombre d'esprits, bien naturellement au sein des syndicats de la fonction publique mais aussi au sein des ONG.

La révélation, le 17 mars – jour de l'ouverture du Forum – par le quotidien italien La Republica d'un cas de corruption impliquant le groupe français Vivendi apportait de l'eau à leur moulin. "La corruption, affirme David Hall, économiste à l'Université de Greenwich, en Grande-Bretagne, est un phénomène économique étroitement lié aux puissantes tentations créées par la privatisation". À quoi les représentants de la fonction publique s'empressent d'ajouter que la privatisation n'est elle-même de toute façon pas forcément synonyme d'efficacité.

Plus globalement le schéma de l'État "simple régulateur" est contesté au nom du caractère particulier de l'eau, un bien qui ne peut être réduit, selon les critiques à sa seule dimension économique, à la différence par exemple des télécommunications.


L'eau, besoin fondamental ou droit fondamental

"Pécadilles de juristes" penseront certains. Mais attention certains mots ont du poids. Entre l'eau, "besoin fondamental" et l'eau, "droit humain et social", il y a une marge. La première définition – celle retenue par la Commission Mondiale ("Every human being, now and in the future, should have access to safe water for drinking, appropriate sanitation, and enough food and energy", où est par ailleurs précisé : "at reasonnable cost" ; en français "chaque être humain, dans le présent et l'avenir, aura accès à une eau saine qui couvre ses besoins alimentaires, sanitaires  et énergétiques à un coût raisonnable" ) – est un constat : l'eau est nécessaire à la vie, sans aucune extrapolation ou – juridiquement parlant – "interprétation" possible. Nous – êtres humains – avons besoin d'eau pour vivre, un point c'est tout. Tout au plus un souhait : "Nous – êtres humains – devons avoir suffisamment d'eau pour vivre"...

Mais les choses sont différentes dès lors que l'on considère l'eau comme un droit humain et social. Là, subitement, la notion se trouve associée à toute une série d'obligations et de responsabilités (de la part des États notamment). Alors de là à penser que c'est à bon escient que le rapport de la Commission Mondiale se limite à évoquer un "besoin de base" (avec en plus l'ultime réserve du "coût raisonnable", il n'y a qu'un pas. Comme l'explique Riccardo Petrella, fondateur et secrétaire du Comité pour le Contrat mondial de l'eau, présidé par Mario Soares, auteur du Manifeste de l'eau : "Considérer l'eau comme un droit aurait entraîné des obligations et des restrictions trop contraignantes pour la "liberté" des acteurs, notamment privés."

Alors, n'importe quel homme sera-t-il habilité à exiger l'accès à une eau potable ? Non, vraisemblablement pas. Heureusement pour l'ordre mondial : dans l'hypothèse même d'un investissement annuel immédiat et sur dix ans de 180 milliards de dollars, 300 millions d'individus resteront... en carafe. .