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L’urbanisme du vivant, ou la fin de la ville sous cellophane

Mots clés : L’urbanisme du vivant n'est pas qu’une esthétique ou une mode, elle est une méthode. Une méthode pour rendre la ville plus robuste, plus respirable et plus habitable
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L'URBANISME DU VIVANT
ou la fin de la ville sous cellophane

Thomas BOUCHER
architecte urbaniste
ouverture le parc Saint-Père à Lagny-sur-Marne (Seine-et-Marne)
photo Praxys Paysage & Urbanisme

H2o – avril 2026

 

Pendant des décennies, la ville s’est pensée d’abord comme une addition de flux, de gabarits, de réseaux, de règles et d’usages à organiser. Le végétal arrivait souvent après. Comme une couche d’agrément. Comme une finition. Comme un geste d’image. 


Sortir de la ville vitrine

Aujourd’hui, il ne s’agit plus de décorer la ville avec quelques arbres de plus ou quelques massifs mieux dessinés. Il s’agit de la reconstruire à partir du vivant. C’est un changement de logique. Et c’est sans doute l’un des plus grands défis auxquels les collectivités sont confrontées.

Car l’urbanisme du vivant ne consiste pas à "verdir" un projet. Il consiste à remettre le sol, l’eau, le végétal, les continuités écologiques, les saisons, l’entretien, la croissance, l’imprévu et le temps long au cœur même de la fabrique urbaine.


Des enjeux très concrets

Le premier, c’est l’adaptation climatique. Dans beaucoup de villes, les espaces publics ont été conçus selon une logique minérale, rigide, très imperméable. Résultat, les îlots de chaleur s’intensifient, l’eau ruisselle au lieu d’infiltrer, les sols s’appauvrissent, la biodiversité disparaît et les habitants subissent des espaces de plus en plus hostiles une partie de l’année.

Le deuxième enjeu, c’est l’usage. Un espace public vivant n’est pas seulement plus agréable. Il devient plus habitable. Il crée de la fraîcheur, du lien, de l’apaisement, des respirations, des continuités piétonnes, des appropriations plus souples. Il redonne une place au quotidien.

Le troisième enjeu, c’est la sobriété. Travailler avec le vivant, ce n’est pas empiler des dispositifs techniques. C’est souvent faire mieux avec moins d’artifice. C’est laisser infiltrer, planter juste, accepter des formes moins figées, réintroduire des logiques de sol, de cycles et d’évolution. 

L a brasserie des Crayères à Reims (Marne) – photo Praxys

 

Conduire le changement en partenariat avec les collectivités

Mais sur le terrain, cette ambition se heurte à une difficulté majeure dont on parle encore trop peu. La difficulté n’est pas seulement de concevoir des projets plus végétalisés. La vraie difficulté, c’est de les faire entrer durablement dans les pratiques des collectivités.

Introduire davantage de végétalisation dans la ville suppose une conduite du changement très concrète. Il ne suffit pas qu’un projet soit bien dessiné pour qu’il fonctionne. Il faut que les services techniques se l’approprient. Il faut que les méthodes d’installation soient comprises. Il faut que la maintenance soit anticipée. Il faut que la ville accepte que le vivant ne se pilote pas comme un ouvrage purement minéral.

Le vivant bouge. Il pousse. Il évolue. Il demande du soin. Il demande du suivi. Il demande aussi d’accepter une part de transformation dans le temps. 

L’eau devient visible, sensible, appropriable. Elle structure les espaces, enrichit les usages, rafraîchit la ville. Travailler avec elle, c’est accepter une part d’évolution et de temporalité.

C’est pourquoi, quand nous travaillons avec une collectivité, notre rôle ne s’arrête pas au plan masse ou au chantier. Il faut embarquer les équipes. Expliquer les choix. Ajuster les modalités de mise en œuvre. Traduire le projet dans une logique opérationnelle. Accompagner les techniciens, au moment de l’installation comme dans les premières phases de vie du site.

Autrement dit, un projet d’urbanisme du vivant n’avance pas contre les collectivités. Il avance avec elles. En partenariat étroit.

La place jardinée La Prairie à Cachan (Val-de-Marne) – photo Praxys

 

Intégrer la maintenance dès le départ

Cette manière de faire change la posture du concepteur. Nous ne livrons pas un décor. Nous construisons un cadre évolutif avec ceux qui vont le faire vivre au quotidien. Cela suppose d’écouter les contraintes des villes, leurs rythmes, leurs moyens, leurs habitudes de gestion, leurs inquiétudes aussi. Car la question revient souvent, et elle est légitime. Qui va entretenir ? Comment ? Avec quels outils ? Avec quelle intensité ? Avec quelle tolérance à l’évolution du paysage ?

Ces questions ne sont pas secondaires. Elles sont centrales. Un projet vivant qui n’intègre pas la maintenance dès le départ court à l’échec. À l’inverse, un projet conçu avec les services, pensé dans le temps long et accompagné dans ses premières années, a toutes les chances de produire des effets durables.

Le quartier des Agnettes à Gennevilliers (Hauts-de-Seine) – photo Praxys

 

C’est sans doute cela, au fond, l’urbanisme du vivant. Non pas qu’une esthétique. Non pas une mode. Mais une méthode.

Une méthode qui considère que la ville n’est pas un objet figé, mais un milieu. Une méthode qui accepte que le paysage évolue. Une méthode qui relie conception, usage, technique, entretien et temps long. Une méthode qui redonne une place à ce que la ville avait trop souvent relégué au second plan : les sols, l’eau, les arbres, l’ombre, les continuités, le soin.

Les collectivités qui s’engagent dans cette voie ne cherchent pas seulement à rendre leur ville plus verte. Elles cherchent à la rendre plus robuste, plus respirable et plus habitable.

Et cela commence rarement par un grand discours. Cela commence par une autre façon de travailler. ▄

 

L'auteur
Co-fondateur de Praxys Paysage & Urbanisme, Thomas Boucher intervient sur des opérations d’espaces publics menées avec des collectivités, notamment à Granville, Massy, Gennevilliers, Bonneuil-sur-Marne et Asnières-sur-Seine.

Praxys Paysage & Urbanisme est une agence internationale qui intervient dans la fabrication et la transformation de la ville et du territoire à travers la création de pièces urbaines, d’espaces publics, de parcs ou de jardins. De Paris à Saint Pétersbourg, de Bruxelles à Milan, l'agence explore le potentiel d’enchantement du monde. Depuis sa création en 2007, elle a réalisé plus de 150 projets : des études d’urbanisme, des projets de maîtrise d’œuvre d’espaces publics, de quartiers et de jardins, notamment historiques.

Praxys réunit, aux côtés de Thomas Boucher, associé fondateur, et de Benoît Fagnou, associé, une équipe pluridisciplinaire de 20 personnes, composée de paysagistes et d’urbanistes, d’architectes et de designers. L’agence est lauréate des Albums des Jeunes Architectes et Paysagistes 2009-2010, décerné par le ministère de la Culture. Son siège est à Montreuil.

Praxys | Paysagistes & Urbanistes

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