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CLIMAT
Utile mise au point par Philippe Drobinski

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Dossier de
la rédaction de H2o
  
23/05/2026

Philippe DROBINSKI
directeur de recherche CNRS au Laboratoire de Météorologie Dynamique,
directeur du centre Energy4Climate et auteur principal du GIEC (AR7),
publie sur LinkedIn cette utile mise au 
point

Depuis quelques jours, beaucoup de commentaires médiatiques présentent le retrait du scénario le plus émissif (RCP8.5/SSP5-8.5) des scénarios de référence de CMIP7 comme une "preuve" que les climatologues – ou le GIEC – auraient été excessivement alarmistes. Cette lecture est profondément trompeuse, car elle repose sur une confusion majeure entre prévision et prospective.
Un scénario climatique n'est pas une prévision. Un scénario est un narratif exploratoire, construit pour analyser différents futurs possibles et éclairer la décision publique. Concrètement, un scénario combine des trajectoires d'émissions de gaz à effet de serre, des hypothèses socio-économiques, des évolutions d'occupation des sols, des choix technologiques… Les projections climatiques réalisées par les modèles reposent ensuite sur la physique du système climatique… mais leur résultat dépend du scénario choisi en entrée. Ainsi, lorsque les modèles aboutissaient à +4 °C ou davantage à la fin du siècle sous RCP8.5, cela ne signifiait pas : "les climatologues prédisent +4 °C". Cela signifiait : "si le monde suit une trajectoire d'émissions très élevées, alors la physique du climat conduit à ce niveau de réchauffement".
Le scénario RCP8.5 a été élaboré dans le contexte des politiques climatiques et des tendances d'émissions observées au début des années 2010. Il représentait alors une trajectoire plausible dans un monde sans inflexion forte des politiques climatiques. Depuis, les politiques climatiques mises en œuvre, les transformations énergétiques et certaines évolutions technologiques ont contribué à réduire les trajectoires d'émissions attendues. Nous ne sommes malheureusement pas sur une trajectoire compatible avec 1.5 °C, ni même avec 2 °C. Mais les estimations actuelles nous situent plutôt autour de ~2.7-3 °C de réchauffement global d'ici la fin du siècle. Dans ce contexte, le retrait du RCP8.5 des scénarios centraux de CMIP7 peut se comprendre scientifiquement. Et d'une certaine manière, il faut aussi y voir un signal positif : cela ne signifie pas que les climatologues étaient "trop alarmistes". Cela signifie plutôt que les alertes scientifiques ont suffisamment contribué à faire évoluer les politiques publiques et les trajectoires d'émissions pour rendre ce futur moins probable.
Enfin, il est important de rappeler un point essentiel : le GIEC ne "choisit" pas les scénarios au sens politique du terme. Le GIEC évalue l'état de la littérature scientifique publiée. Il continuera donc à analyser les travaux explorant l'ensemble des trajectoires possibles – y compris les scénarios les plus émissifs – car ils restent utiles pour comprendre les risques, les vulnérabilités et les marges de manœuvre de nos sociétés.
La science du climat ne consiste pas à prédire un futur unique. Elle consiste à explorer les conséquences de différents choix collectifs afin d'éclairer l'action.